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La note de l’éditeur

lundi 2 février 2009, par yb


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A partir du titre qui se déploie tout au long du texte, "La guerre a eu lieu", résonne l’idée qu’il faut être attentif pour ne pas oublier collectivement, en temps de paix, la permanente et menaçante réalité d’une toujours possible catastrophe majeure.


Voir en ligne : "La Guerre a eu lieu" Merleau-Ponty.

La note de l’éditeur

Ce texte de Maurice Merleau-Ponty paraît pour la première fois dans le numéro un de la revue " Les Temps Modernes " en octobre 1945, au lendemain de l’armistice. Publié quelques années plus tard aux éditions Nagel (1948) puis aux éditions Gallimard (1996), il ouvre le chapitre III intitulé " Politiques " du recueil de philosophie

Pourquoi éditer aujourd’hui ce texte sous un format livre ?

Maurice Merleau-Ponty procède dans cet ouvrage à une analyse complexe mais formulée dans la simplicité d’un engagement philosophique d’une grande clarté. Il interroge la philosophie dans sa capacité à participer à l’élaboration de ce monde-ci, il regarde attentivement les phénomènes de psychologie sociale et de psychologie individuelle là où ils se croisent pour construire et déconstruire l’histoire, il met en garde contre le réductionnisme et le danger des idéologies qui nient la pluralité d’expressions de la vie humaine. Surtout, Maurice Merleau-Ponty cherche, au travers du philosophe, " l’homme en situation ". Grâce à son style direct et à son orientation personnelle, ce dernier point dialogue avec le lecteur et nous incite, sans que nous ne soyons jamais directement interpellés ou pris à partie, à trouver le chemin de notre implication dans la fragilité de l’histoire. Par l’exposition de son expérience de philosophe, par la puissance et la simplicité de son argumentation, par la sobriété et la souplesse de son engagement, Maurice Merleau-Ponty vient chercher en chacun de nous le philosophe, là où nous avons le courage de penser la multiplicité de notre position, y compris dans ses défaillances et absences. C’est l’efficacité, l’originalité, mais aussi la douceur de ce mouvement philosophique que nous avons souhaité mettre en avant.

Il nous a semblé que, réuni avec d’autres thèmes et sujets, cet aspect particulier de la philosophie se diluait et perdait de sa force, même si ses caractéristiques étaient préservées. C’est la raison pour laquelle nous avons proposé aux éditions Gallimard une publication en format livre afin de donner à ce texte une nouvelle actualité dans les problématiques contemporaines. Déjà, dans le temps de l’écriture, Maurice Merleau-Ponty s’interrogeait sur les lectures à venir de son article : " Si, dans dix ans, nous relisons ces pages et tant d’autres, qu’en penserons-nous ? Nous ne voulons pas que cette année 1945 devienne pour nous une année entre les années [.. .] puisqu’il s’agit ici d’écrire et non pas de raconter nos peines, ne devons-nous pas dépasser nos sentiments pour en trouver la vérité durable ?" Au lieu de se laisser emporter par l’ivresse de la libération et de la victoire de 1945, Maurice Merleau-Ponty revient sur les raisons qui n’ont pas permis à un nombre important d’intellectuels de se saisir de l’imminence d’une catastrophe humaine dans les années d’avant-guerre. Mais, bien loin de n’être qu’un simple document daté historiquement et sociologiquement sur les égarements intellectuels d’une époque, cette réflexion en forme de témoignage nous invite à penser ce qui de notre position présente est à l’œuvre parmi les possibilités actuelles de l’histoire.

Intemporelle, la pensée de Maurice Merleau-Ponty s’inscrit d’évidence dans le débat sur la crise d’identité de notre époque. Aujourd’hui, dans une société qui cherche les voies accessibles pour sa modernisation et qui se trouve devant de grandes mutations, scientifiques, géopolitiques, écologiques, mais aussi économiques, sociales et psychologiques, il était intéressant de donner à cette réflexion de Maurice Merleau-Ponty la place qu’elle mérite. Son actualité concernant les notions de participation et de responsabilité est évidente, mais notre attention a d’emblée été retenue par la façon de procéder.

Maurice Merleau-Ponty travaille au travers de sa position � situer le rapport du philosophe aux évènements de l’histoire, aux relations que les êtres humains créent, entretiennent, subissent. La pensée devient, dans ce contexte de l’immédiat après-guerre, témoignage de la manière dont les faits les plus déterminants peuvent échapper aux esprits les mieux avertis intellectuellement. A ce premier constat, Maurice Merleau-Ponty voir une cause particulière : des sujets, trop bien protégés, imaginent leur histoire personnelle déliée de l’histoire collective, ici en l’occurrence de l’histoire européenne : " Habitués depuis notre enfance à manier la liberté et à vivre une vie personnelle, comment aurions-nous su que c’étaient là des acquisitions difficiles, comment aurions-nous appris à engager notre liberté pour la conserver ? "

Maurice Merleau-Ponty émet deux remarques critiques à l’encontre d’une certaine pratique de la philosophie. La première est que celle-ci transforme les philosophes en consciences nues " en face du monde", qui finalement, en vivant "aussi près de Platon que de Heidegger, aussi près des Chinois que des Français", sont " en vérité aussi loin des uns que des autres ". La deuxième n’est en réalité que la conséquence logique de la première : le sentiment de liberté des intellectuels au regard de la petite histoire quotidienne est le fruit de cette distance. Le confort de vie fait oublier cet élément essentiel : "l’on n’est pas libre seul ". La position alors mise en œuvre ne désigne pas seulement un sujet en lien avec la plasticité du langage ou un sujet en lien avec les canons de la métaphysique, mais un sujet lié aux trames de l’histoire dont il est l’une des composantes à la fois active et passive.

A partir du titre qui se déploie tout au long du texte, "La guerre a eu lieu ", résonne l’idée qu’il faut être attentif pour ne pas oublier collectivement, en temps de paix, la permanente et menaçante réalité d’une toujours possible catastrophe majeure. Il faut aussi être fort pour supporter individuellement l’inconfortable constat que notre position de sujet, lorsque nous ne souhaitons pas nous laisser aller au simple courant du rapport plaisir/déplaisir, ne trouve de réalisation qu’au prix d’un difficile travail d’élaboration et de renoncement narcissique. Ardue est la tâche que Maurice Merleau-Ponty propose : ne pas céder sur le dur labeur d’humanisme sans pour autant refouler les " choses crues " avec lesquelles nous avons toujours à négocier. Travail de résistance sans fin, mais aussi travail de dialogue, cette élaboration est par excellence celle du philosophe et aujourd’hui aussi celle du citoyen contemporain.

C’est pourquoi ce texte qui vient de derrière nous, doit vivre dans le présent non seulement en qualité d’objet d’étude mais essentiellement dans l’ouverture au dialogue à laquelle il invite.

L’acte même de parler suppose une écoute, quelqu’un à qui parler qui ne soit pas qu’un faire-valoir ni un simple répondeur, mais un répondant :

" ... Une parole sans réponse possible fait non-sens, ma liberté et celle d’autrui se nouent l’une à l’autre à travers le monde... La liberté n’est pus en deçà du monde, mais au contact de lui. " Dès lors qu ’elles ne sont pas que de simples moyens informatifs, la parole et l’écoute deviennent indissociables dans le rapport des sujets qui en les mettant à l’œuvre construisent " une subjectivité engagée dans la situation historique". Unies par ce qui les différencie, la parole et l’écoute s’auto-engendrent l’une l’autre, et disent ensemble l’impossibilité d’une existence sans coexistence.

Il ne peut plus y avoir, aujourd’hui moins encore qu’hier, d’un côté celui qui sait, celui qui parie, ou plutôt celui qui, ayant acquis le droit de parler, dispose d’un savoir institutionnel, et de l’autre celui qui écoute, celui qui attend, livré ainsi à l’infantilisme ou au nihilisme, à terme aussi destructeurs l’un que l’autre. Dialoguer en philosophie ce n’est pas seulement négocier des idées déjà toutes faites avant le moment mystérieux de la rencontre (par nature les idées pré-établies avant la rencontre sont discriminantes) ; Dialoguer c’est accepter de créer et d’élaborer une pensée nouvelle entre interlocuteurs pour rendre envisageable un futur s’enracinant dans le présent de tous. A défaut la sanction ne se fait pas attendre : "Toute angoisse détourne du futur ". Par sa démarche, Maurice Merleau-Ponty nous invite à réfléchir sur notre présent et donc sur notre responsabilité personnelle et collective, aussi minime soit-elle,au regard de l’histoire. Toute notre situation n’est pas comprise dans l’espace/temps présent, la fonction créatrice de la philosophie et du politique est de justement toujours tenter de questionner les données, qui dans cette transformation deviennent historiques.

Si notre société dit ne plus voir son avenir, c’est peut-être parce que nous ne nous situons pas suffisamment en vertu des possibilités de dialogues et que nous ne trouvons plus la césure qui les fait vibrer. Entre la parole et l’écoute, le sujet ou plutôt les sujets vivent une existence séparée sur le mode de la coexistence. La superposition des monologues n’est pas suffisante à créer un dialogue.

Lorsque les paroles ne sont plus transformables, que les monologues font semblant d’être des dialogues et jouent les deux partitions, alors les lieux se ferment, l’histoire se dicte au lieu de s’écrire. L’histoire récente et tragique montre à quel point cette dernière question doit être prioritairement considérée dans l’urgence où nous sommes peut-être. Les dernières décennies du siècle précédent ont affirmé que la modernité ne nous protégerait d’aucune atrocité. Nous devons rendre grâce aux intellectuels qui ont su prendre le risque de nous rappeler régulièrement que ne non penser, autrement dit ne pas distinguer l’opinion de l’effort d’élaborer une position assumée, présentait un risque majeur. Sur le fond, peu importe que nous partagions ou pas la nature de leur engagement, ce qui importe est de saluer le fait qu’ils sollicitent le débat dans l’espace public. En assumant le passage de la chose intellectuelle à l’espace sociétal, en utilisant le circuit économique et médiatique comme un outil très performant et non comme une finalité, les intellectuels qui ont pu prendre ce risque ont mis en valeur la pensée, non comme une simple abstraction mais comme un processus qui agit et se partage à des niveaux différents.

Quelque chose de très positif a changé. Malgré le sur-développement des ego en mal d’images rassurantes, malgré un individualisme qui atteint un apogée incroyable où chacun souhaite n’être plus que lui-même hors de toute historicité, se crée, chaque jour un peu plus un paradoxal désir de citoyenneté. Par là s’expriment plusieurs choses, d’abord le désir de participation, ensuite le sentiment de responsabilité.

Si aujourd’hui les questions ne se posent plus exactement dans les mêmes termes qu’au milieu du siècle dernier, elles n’appartiennent pas pour autant à notre seul passé. L’antisémitisme et les racismes de toutes formes ne se sont même pas assoupis. En ce sens, ce texte de Merleau-Ponty est un vrai livre d’histoire, c’est-à-dire un livre de vie. Dans notre société, souvent obsédée par le présent immédiat, nous gagnons à écouter ce qui, dans l’humilité du témoignage réfléchi, nous montre aujourd’hui comme hier comment s’engage notre responsabilité vis-à-vis de ce qui nous agrée par commodité. Les temps de paix ne reposent pas que sur des choses paisibles, ils se lient à une multitude d’autres évènements où se noue la dramaturgie de l’histoire humaine, là où elle est la plus concrète. Dès lors que la pensée n’est pas qu’un simple objet d’explication, extérieure au sujet qui la transmet et à celui qui la conçoit, elle entre dans les trames quotidiennes de l’histoire, dans l’épaisseur de sa diversité et de sa créativité.

La guerre a eu lieu, celle de Troie comme toutes les autres, et elle ne cesse de se produire. Le présent cle toutes les guerres est toujours notre absence de présence à ce que nous pensons réellement.

La guerre ne s’oppose pas seulement à la paix, elle est déjà en germe dans notre existence quotidienne, elle y apparaît comme le signe de l’impuissance à se confronter à la concrètude et à la multiplicité du réel. En vérité, nous dit Maurice Merleau-Ponty, les guerres ne se gagnent pas ailleurs qu’en temps de paix, là où le courage dans toutes ses diversités peut s’exprimer, là où par exemple le philosophe peut ne pas être qu’un soldat.

L’engagement dans l’idée même d’un questionnement sur nos façons d’être et de faire reste une priorité en deçà de laquelle la pensée contemporaine vacille. A la trop banale et fuyante interrogation sur la position de l’autre, Maurice Merleau-Ponty, en philosophe, a choisi de faire travailler la sienne. Parce choix, soudainement la philosophie concerne chacun d’entre nous.

Yannick Breton contactez l’auteur : yannick.breton@champsocial.com

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